Thème - Société

Les rosières, éloge de la vertu

Registre d'inscription des rosières de Saint-Clair-sur-Epte, 1880-1948), ADVO, E-DEPOT61 3K1.

(2) Registre d'inscription des rosières de Saint-Clair-sur-Epte, 1880-1948),
ADVO, E-DEPOT61 3K1.

(3) Registre d'inscription des rosières de Saint-Clair-sur-Epte, 1880-1948),
ADVO, E-DEPOT61 3K1.

En 1880, Théophile Noyer, maire de Saint-Clair-sur-Epte, ouvre un registre spécialement dédié à l’inscription des aspirantes au titre de « rosière ». Les critères de sélection sont simples : ainsi que le précise le règlement adopté en septembre 1880 par le conseil municipal, pour avoir une chance de devenir rosière, la jeune fille devra habiter la commune ou ses hameaux et être « pauvre et vertueuse ». Que gagnera-t-elle à remporter l’élection ? Une couronne de fleurs et une dot, dans la droite ligne d’une tradition dont on attribue la création à saint Médard, évêque de Noyon, au VIe siècle ap. J.C.

A Saint-Clair-sur-Epte, c’est le legs de 10 000 francs d’un certain Louis Léger qui permet d’instituer ce « prix de vertu ». Le capital, placé, permet en 1880 d’offrir à l'impétrante la somme de 360 francs, qu’elle percevra le jour de son mariage.

Pour cette première édition, trois candidates se présentent. Après une élection à vote secret par les membres du conseil municipal, Ernestine Richer, couturière de 20 ans, orpheline de père, emporte la majorité des suffrages devant ses concurrentes.

Le 5 décembre 1880, elle reçoit sa couronne des mains du maire et devient ainsi la première d’une longue liste de rosières dans la commune. Elle bénéficiera exceptionnellement d’une dérogation pour toucher sa dot. Le règlement stipule en effet que le mariage doit avoir lieu l’année du couronnement : vu la date de son élection, Ernestine se verra accorder un an supplémentaire pour trouver mari…

Si la toute première jeune fille sage et vertueuse couronnée de roses fut, selon la légende, la sœur même de saint Médard, la tradition se développe surtout à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Après l’épisode napoléonien, qui voit l’union en 1810 de 6 000 soldats à 6 000 « rosières impériales », l’engouement de la société bourgeoise du XIXe siècle, attachée à des valeurs d’élévation autant morale que sociale, ne se dément pas. Représentant une figure féminine idéalisée, la rosière prend peu à peu sa place au sein de la culture populaire. Son couronnement se codifie et devient souvent un événement central des fêtes locales, voire un vrai divertissement pour les foules.

A partir de l’entre deux-guerres cependant, les postures de respectabilité et de paternalisme liées depuis toujours à l’élection de la rosière cèdent du terrain. Les notables, les prêtres, ne sont plus systématiquement présents, la notion de dot s’estompe et, si la jeune fille est toujours méritante, son physique fait de plus en plus souvent partie des critères de sélection. Elle va être amenée à représenter sa commune, une association, une corporation : à petites touches, se dessine l’ère des « reines », puis celle des miss…

Aux heures glorieuses du XIXe succède le déclin du XXe siècle. La rosière – même le mot prend une connotation négative – est victime de son image désuète, symbole d’une époque révolue. A Saint-Clair-sur-Epte, le registre d’inscription se referme en 1948 sur la candidature de Denise Rousseau…

Pour autant, les rosières ne vivent pas que dans les documents d’archives. Certaines communes ont réussi à maintenir la tradition jusqu’à aujourd’hui, à l’instar de Fontenay-en-Parisis, dans le Val d’Oise, qui se targue d’élire chaque année une jeune fille moderne, citoyenne, impliquée dans la vie locale, représentant sa génération autant que son village. La localité adhère même à l’Association des villes des rosières de France, créée en 2000 et qui a élu en 2011 la première « Rosière de France ».

Roselyne Chapeau, Service des Archives communales et de l'inventaire du Patrimoine
Archives départementales du Val-d'Oise
Novembre 2013

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Bibliographie

Cabedoce Béatrice, « Rosières et reines en Val-d’Oise », Société historique et archéologique de Pontoise, du Val d’Oise et du Vexin, bulletin n°77, 2012, p. 37-44. [Cote ADVO BIB REV19]. Béatrice Cabedoce travaille à l'Atelier de restitution du patrimoine et de le l'ethnologie, Direction de l'Action culturelle, Conseil général du Val-d'Oise.

Conseil général du Val-d’Oise, Rosières et reines : figures féminines des fêtes populaires, Conseil général du Val-d’Oise, Fontenay-en-Parisis : Cergy-Pontoise, 2012. DVD [BIB EAV55]

Bournon Fernand , Les rosières de Saint-Denis, Saint-Denis : imprimerie H. Bouillant, 1896. [Cote ADVO BIB E1206]

Falempin Jeanine, Gilant Raymonde, Greneau Michelle , Les rosières à Fontenay-en-Parisis du XIXe au XXIe siècles, Fontenay-en-Parisis : mairie, 2001. [Cote ADVO BIB D1556]

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